Ces messieurs d'un certain âge

11 février 2015

Ces messieurs d'un certain âge
© Les Films Séville

images parlantes à la Berlinale - Leurs grands films sont derrière eux, et certains, plus loins que proches. Ils ont en commun un genre, masculin, une perte d’appétit pour le genre humain, ainsi qu’un goût prononcé pour la méditation et les questionnements métaphysiques. Bernard Émond, Wim Wenders, Terrence Malick, même combat.

Commençons par Bernard Émond, dont Le journal d’un vieil homme était projeté off-Berlinale, dans la toute nouvelle version berlinoise de la Semaine de la critique. Visiblement, celui qui a projeté à celle de Cannes ses deux premiers longs métrages de fiction (La femme qui boit et 20h17 rue Darling) est aimé de ce regroupement, qui a fait la fête samedi soir dernier à ce qui, ma foi, reste à ce jour son seul et unique mauvais film.

En effet, tout sonne faux dans cette relecture personnelle d’Une banale histoire, une nouvelle de Tchekhov focalisée sur un médecin (Paul Savoie) qui, se sachant mourant, décide de n’en rien en dire et de consacrer ses dernières énergies à chercher un sens à l’existence qu’il  menée.

Fidèle à ses thèmes, Émond déplore la faillite des idées et la perte de sens, à travers une intrigue minimaliste (sur les réminiscences au passé et les relations au présent du médecin avec sa femme et ses filles) surmontée d’une voix-off cérémonieuse et désabusée, ankylosée de dialogues redondants déclamés par des acteurs mal à l’aise.

L’ensemble exceptionnellement statique prend les allures d’un vieux téléthéâtre de Marcel Dubé. Il est vrai que Le journal d’un vieil homme pourrait jouer à la radio sans qu’on y perde au change.

À l'inverse d'Émond, Wim Wenders et Terrence Malick s’expriment dès le point de départ dans la langue du cinéma, si bien que leurs films sont nettement plus ambitieux et accomplis au plan formel. Le moins désespéré des deux, Wenders, offrait en compétition officielle Every Thing Will Be Fine, une coproduction impliquant 5 pays et entièrement tournée au Québec, dans laquelle un écrivain (James Franco) tente de surmonter son remords à la suite d’un accident de la route qui a coûté la vie à un enfant.

Sa recherche d’un sens à ce qui s’est passé se superpose à sa quête créatrice, avantagée par le drame, faisant du coup croître sa culpabilité. Pourquoi un écrivain écrit-il? En posant la question, Wenders interroge l’acte de création qu’il est lui-même en train de poser, et chemin faisant, l’impact de cet acte sur les vies des autres.

Film de crépuscule plus que d’aube, Every Thing Will Be Fine n'a pas la puissance poétique des Ailes du désir, encore moins l'ampleur de Paris, Texas, auquel il fait beaucoup penser. Cela dit, Wenders l'a tourné en 3D — sans s’encombrer toutefois des effets ou des «gammicks» qu’on attribue désormais à cette technologie — de façon à augmenter la profondeur de champ, à enfermer le personnages dans un no man’s land existentiel. Le film est imparfait mais l’effet, très convaincant.

À quelques détails près, Knight of Cups, de Terrence Malick, pose les mêmes questions que celui de son confrère allemand. À la différence que l’enfermé de l’histoire, c’est le cinéaste lui-même. On le sent ici prisonnier d'une esthétique (caméra flottante, montage en jump-cuts savants, récit haché comme un rêve éveillé), qui a trouvé son aboutissement dans le magnifique Tree of Life, et dont son film suivant (To the Wonder) annonçait déjà la faillite.

Christian Bale joue le Chevalier des Épées du titre. Le personnage est à son image : un acteur de Hollywood qui a tout pour lui — fortune, femmes, sexe —, mais qui dérive comme un bateau ivre. Malick n’a franchement rien à dire sur le vide existentiel de son Peer Gynt moderne. Sa méditation, divisée en chapîtres marqués par les lames du Tarot, manque d’envergure et de profondeur, si bien que la proposition formelle censée l’exprimer semble calculée et disproportionnelle. 

Se pourrait-il qu'à travers ce vain ballet d'images, Malick sublime sa propre nostalgie de sa jeunesse?



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