François Ozon du tac au tac

3 juin 2015

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Hiver 2014.  La France se déchire en deux camps ennemis sur la question du droit au mariage entre conjoints de même sexe. Pendant ce temps, le cinéaste François Ozon (8 femmes, Potiche, Jeune et jolie) planche sur l’écriture d’une comédie sur le vrai sens du mot famille en ce début de 21e siècle. Résultat : Une nouvelle amie, une œuvre inclusive et fine (en salle ce vendredi le 5 mai), sur l’attachement inattendu entre Claire (Anaïs Demoustier), une jeune professionnelle mariée et David, l’époux transgenre de sa meilleure amie décédée, dont elle deviendra (avec réticence d’abord) la complice et conseillère.

Entre la femme et l’actrice, laquelle vous intéresse le plus?

J’aime les deux. Les deux m’inspirent. Mais j’aime aussi beaucoup les acteurs qui assument leur part de féminité. Règle générale, je pense que ce sont les plus grands acteurs. Je me suis souvent retrouvé avec des acteurs très virils, qui veulent paraître virils, qui sont dans le contrôle. Or, pour être un bon acteur, je pense qu’il faut savoir s’abandonner.

Romain Duris m’expliquait qu’il a travaillé en amont pour trouver les gestes, la démarche.

Je l’ai laissé s’approprier le rôle. Mais je lui aussi dit : «Tu sais, je ne veux pas que tu sois une fille parfaite; Virginia [prénom choisi par David pour son alter ego féminin], c’est une femme qui se cherche.» Il était important pour moi de montrer sa maladresse.

Les moments comiques surviennent surtout au début du film, après quoi le film devient plus dramatique. Avec une musique qui donne un peu une tension, une impression de suspense.

Une nouvelle amie est un thriller sentimental. C’est une histoire de personnages qui se mentent à eux-mêmes et qui font un long cheminement avant d’accepter qu’ils sont attirés l’un par l’autre. Je voulais raconter comment un couple se forme. Ce n’est pas le couple classique Adam et Ève, c’est un peu plus compliqué.

Est-ce que les manifestations en France contre le mariage entre conjoints de même sexe vous ont influencé dans l’écriture?

Bien sûr. Comme beaucoup de gens en France, j’ai été choqué. C’est choquant de voir des gens protester non pas pour des droits, mais contre des droits. La France étant le berceau des droits de l’homme, on pensait que la société était prête. Or, on a vu se réveiller une espèce de conservatisme religieux, très proche de celui qu’on retrouve aux Etats-Unis. Les politiciens français, même ceux de droite, qui au fond, étaient pour le mariage gay, ont été dépassés par cette agressivité, cette volonté violente de retourner à un schéma binaire: un homme, une femme, Adam et Ève. Les gens qui défendaient cette loi n’ont pas trouvé les mots pour bien l’expliquer. Du coup, j’ai voulu faire entrer les spectateurs dans mon film à travers une histoire classique qui bascule, en les invitant à ne pas juger et à mieux comprendre la complexité du désir et la réalité des nouvelles familles.

Votre film est assez inclusif et pas vraiment choquant…

Je n’ai pas voulu choquer, justement. En fait, je me suis dit qu’il ne fallait pas choquer, qu’il fallait au contraire partager cette histoire et faire en sorte que les gens puissent s’identifier au personnage. Le début du film est très important. Durant les dix premières minutes du film, j’installe un background, un contexte, de façon à montrer que cette histoire se construit sur un passé. C’est une manière pour moi de dire que les gens ont tous un passé, qu’ils ont tous une histoire personnelle. Chacun a sa propre histoire, chacun a sa propre évolution. C’est un film qui finalement parle de liberté. La liberté d’être soi, de suivre son propre chemin, d’être accepté.

Liberté de la saisir, aussi, cette liberté. Vos deux personnages sont prisonniers d’eux-mêmes et vont s’autoriser une liberté.

Si j’avais fait Une nouvelle amie dans les années 1950, à l’époque où Douglas Sirk faisait ses films, c'est la société qui aurait posé problème. Là, ce qui m’intéressait, c’était de montrer que la résistance était avant tout à l’intérieur des personnages.

On décèle dans votre film un clin d’œil à Laura d’Otto Preminger…

Il y a effectivement une femme qui disparaît et qui revient. Du reste, j’y ai mis pas mal de références cinéphiliques. Au fonc, c’est un film transgenre. Il a la même identité que Virginia : comédie, mélodrame, romance, thriller. J’avais envie de jouer sur tous ces registres.

Vous faites un film par année depuis 15 ans. Vous n’avez jamais la crainte de ne plus avoir quelque chose à dire?

Je ne veux pas dire des choses. Mon métier, c’est de raconter des histoires. Et des histoires, il y en aura toujours. Derrière lesquelles, je le reconnais, il y a des thèmes et des enjeux. Mais je pense que ma force, c’est d’oublier ce que j’ai fait. Je refuse toujours les rétrospectives, parce que ça me déprime. J’ai peur que ça me paralyse. Je n’ai pas envie qu’on me parle de mes films précédents alors que je suis déjà dans le prochain. Quand j’aurai 70 ans, je regarderai peut-être un peu derrière. Mais là, une fois que le film est fait, il ne m’appartient vraiment plus. En plus, comme mes films donnent quand même beaucoup de liberté de jugement aux spectateurs, une fois qu’il est sorti dans l’espace public, il vit à travers eux, qui l’interprètent à leur façon.  

Par exemple, moi, j’ai vu Fanny Ardant dans le personnage de Virginia…

Plusieurs personnes m’ont dit ça. Je n’y avais pas pensé. On a pensé à Veronica Lake quand il descend les escaliers avec sa robe rose et ses longs cheveux en cascade. On a créé Virginia comme une créature. Avec le coiffeur, ous avons donné un nom à chaque perruque : Natacha, qui est la perruque de style hôtesse de l’air, Veronica Lake, Dalida. C’était juste, comme ça, des points de repère. Mais je n’avais pas de modèle prédéfini.

Ce qui est intéressant avec le personnage d’Anaïs, c’est qu’elle fait un cheminement aussi grand, aussi important.

Plus tortueux. Plus compliqué. C’est elle le rôle principal, au final. C’est elle qui devient femme. Comme dit Simone De Beauvoir : «On en naît pas femme, on le devient.» C’est elle qui le devient, grâce au contact de Virginia.

Comment avez-vous choisi Anaïs Demoustier?

Je l’avais remarquée parce qu’elle avait joué dans plein de films et je trouvais qu’elle avait à chaque fois des petits rôles, on la voyait toujours [dans le rôle de] l’adolescente, la meilleure copine… Je trouvais qu’elle n’était pas toujours mise en valeur. Et quand je l’ai rencontrée, je me suis dit que c’était exactement le genre d’actrice « girl next door » à laquelle on peut s’identifier et surtout, je l’ai trouvée très jolie. J’aime beaucoup ses taches de rousseur, j’adore les rousses au cinéma. La première chose que je lui ai dit, c’est : «Je vais te mettre en rousse.» Elle a dit : «Ah bon? T’es sûr?» J’ai dit : «Oui. T’as une carnation de rousse, t’as les taches de rousseur, ça t’ira très bien.» Et comme je voulais faire un film très automnal, avec des couleurs canadiennes, l’été indien, voilà, on est partis comme ça.

Ce qui, j’imagine, a motivé votre désir de tourner les extérieurs des maisons de Claire et David/Virginia au Québec?

Effectivement, j’ai tourné 15 jours en septembre pour avoir les feuilles, toute cette ambiance qu’on ne trouve pas vraiment en France. Je trouve que la lumière est magnifique à l’époque de l’été indien. C’était pour un peu délocaliser… Rendre le film plus universel, plus ouvert.



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