Survivre au consensus soviétique sous la loupe cannoise

24 mai 2014

Survivre au consensus soviétique sous la loupe cannoise

Chaque année, le Festival de Cannes se déroule comme à l’intérieur d’une bulle de verre grossissant, qui déforme tout. Les exemples illustrant ce phénomène sont nombreux. Accompagné des trompettes de Jéricho, Grace of Monaco a été mis à mort par la presse mondiale sans que le film décevant d’Olivier Dahan ne le justifie vraiment. La projection de L’Adieu au langage en 3D de Jean-Luc Godard a fait courir la planète cannoise, mais cette installation vidéo hermétique jouera partout ailleurs devant des salles vides. Dans une compétition plutôt sombre et triste côté sujets, l’éclat et la flamboyance de Mommy, de Xavier Dolan, a provoqué un vent d’enthousiasme disproportionné par rapport à ses qualités artistiques. La bulle cannoise est ainsi. C’est une forteresse glamour et surpeuplée sous la dictature de l’effet de meute et de la pensée radicale. Tout ce qui s’y passe paraît plus gros qu’il ne l’est, toutes les émotions qu’il procure semblent plus intenses. Un mauvais film est injurié avec violence, un bon, adoubé avec passion. Rien n’est à l’échelle, même le temps se dilate. Au onzième jour, les films projetés le jour 1 paraissent antédiluviens.  

La presse mondiale se compose d’environ 20% de journalistes et de 80% de perroquets qui répètent ce que la majorité, parmi les premiers, a déclaré. Le monde des médias s’est atomisé, au prix de la diversité, curieusement. J'avoue que devant l’enthousiasme quasi généralisé de mes confères de la presse québécoise et internationale envers Mommy, je me suis senti très isolé, tout comme ma collègue Manon Dumais du Huffington Post (son billet ici) . Je ne regrette pas une seconde ce que j’ai écrit à son sujet, ce que j’en ai pensé. Par contre, je suis abasourdi par la violence verbale que mon texte a inspiré à des gens qui, n’ayant pas vu le film, me reprochent de nager dans le sens contraire du courant. Comme si une critique positive devait être annulée par une critique négative et vice-versa, comme si une ovation debout signalait l'émergence d'un consensus soviétique auquel il faut se rallier en baissant les yeux.

J’y vois une nouvelle preuve, s’il en faut, que mon métier de critique est au bord de l’abîme. Et pour cause: les commerçants (exploitants, distributeurs, producteurs) tentent d’encadrer notre travail afin qu’il s’inscrive dans leurs plans marketing ou, à tout le moins, qu’il ne les perturbe pas. Parallèlement, de plus en plus de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs (êtes-vous de ceux-là?) exigent que les critiques chantent à l’unison, et taxent de rabats-joie ceux qui faussent à l’occasion. Comment travailler pour eux lorsqu’ils donnent raison à ceux qui veulent les manipuler?

Xavier Dolan vit à Cannes un véritable conte de fées, et j’en suis très heureux pour lui. Mommy figurera-t-il au palmarès? Impossible de le savoir à ce stade, mais je lui souhaite. À mon avis, son film ne mérite pas tous les éloges qu’il a reçus, mais je comprends que sa jeunesse, sa fougue et son arrogance fière puissent séduire. Et rien ne m’aurait tant plû que d’y succomber à mon tour et de vous en rendre compte. Ça sera pour une autre fois.



8 commentaire(s)

  • 2014-05-25 23:52:38
    Pourquoi j’ai l’impression qu’une fatwa vous pend au bout de la plume, qu’elle pourrait même vous être servie par Xavier lui-même, ou les relationnistes du consensus, ou des meneuses de claques médias qui carburent au « hype » à tout prix et chargées de faire bouillir la marmite cannoise à gros bouillons, voire vous enrôler de force dans leur chorale, de type Chœur de l’armée rouge. On vient de perdre un pays aux dernières élections (tranquillement aussi sa langue, sa culture, son âme), avons-nous perdu également tout sens critique? Est-ce cette perte qui fait qu’on se raccroche aussi désespérément aux honneurs, qu’on crie au génie à l’unisson aussi facilement pour un ado aussi talentueux soit-il, et lui-même aussi désespéré de nous le faire croire en tout cas? Lorsque j’ai essayé de visionner J’AI TUÉ MA MÈRE, j’ai arrêté rapidement pour cause d’ennui et d’agacement profond. J’ai eu le même type de réaction à BON COP BAD COP, pourtant j’ai déjà apprécié le travail de Huard ou d’Erik Canuel dans CADAVRES. Personnellement, je trouve parfaitement justifiées, étayées et utiles les critiques que vous avez faites à l’endroit du travail de l’aspirant génie. Et si on met les choses en perspectives, en réactivant son jugement, on réalise que beaucoup de cinéastes, jeunes et moins jeunes sont débarqués à Cannes (ou ailleurs), avec toutes sortes de propositions, de qualités ou de défauts, et seuls le temps et l’expertise culturelle nous a permis de bien juger la qualité de ces crus et les bonnes années. Il est important de garder son cerveau, un bon niveau de culture et une mémoire bien documentée pour apprécier ces objets de création au fil du temps. Une dernière observation en terminant et un exemple : l’an dernier, je suis tombé (sur le tard) sur LE JOURNAL D’UN COOPÉRANT (2009) de Robert Morin. À l'époque, la machine promotionnelle du film québécoise n’avait pas levé le petit doigt, sur le marché interne ou direction Cannes, pour mousser le meilleur film québécois international depuis des lunes. Cette année-là, Palme d'or 2009: Le Ruban blanc de Michael Haneke. Le Grand Prix du Jury : Un prophète de Jacques Audiard. Prix d'interprétation masculine : Christoph Waltz du « spoof » INGLORIOUS BASTARD de Tarantino. Je suis pas mal certain que LE JOURNAL D’UN COOPÉRANT n’aurait pas détonné en compagnie des deux premiers, mais c’est aussi vrai que Morin n’a pas l’air de sortir de Star Académie, n’a pas un égo boursouflé, ne se tient pas dans les salons de coiffures, et ne fait jamais la couverture du Lundi.
  • 2014-05-25 10:46:54
    Nur tote Fische schwimmen mit dem Strom. Revendiquons le droit a l'intégrité artistique et critique!
  • 2014-05-25 00:12:55
    Des chiâleux qui viennent vomir sur un blogue parce qu'ils ne sont pas d'accord avec l'auteur du texte, on ne les compte plus. Encore plus quand ils n'ont même pas vu le film dont on parle ou qu'ils ne connaissent rien du sujet traité... Qu'avez-vous dit sinon que Dolan a un talent incroyable mais qu'il doit être encadré? Un genre de PK Subban de la caméra... Rien de bien méchant, somme toute. Un constat.
  • 2014-05-24 21:38:55
    Cher Martin, ne te laisse surtout pas démonter. Le travail des critiques, quand il est à la hauteur du tien, est un bien très précieux. Persiste et signe avec la justesse et le bon goût qui sont ta marque de commerce. Je te lirai encore et toujours, envers et contre tout. Un fan.
  • 2014-05-24 11:14:19
    La bonne critique comme vous M.Bilodeau et comme des Georges Privet est importante, une vraie source de référence, un endroit pour discuter, débattre, être informé de ce qui se passe dans l'univers du cinéma.Même si ça plaît pas à certaines personnes.
  • 2014-05-24 11:09:51
    Bonjour Martin, j'ai aussi été assez abasourdi par les réactions, surtout ceux remettant votre professionnalisme et votre vision critique en question. Il y a sur internet un tel manque de modération parfois que c'en est absurde (et un manque de respect aussi). - Merci pour votre portrait de la meute cannoise, ça a un petit parfum de "Et vogue le navire", si on peut en rire. Nous saurons le palmarès dans un peu moins de deux heures ici, je me souviens que quand Soderbergh a remporté la Palme, le jury était présidé par Wim Wenders, qu'en sera-t-il cette fois avec Jane Campion "à la barre"?
  • 2014-05-24 10:19:15
    Je suis très contente de lire cet écho aux commentaires virulents du premier billet sur Mommy. Des voix divergentes, il en faut, pour ne pas se complaire, pour réfléchir et piquer au vif. Tiens bon!
  • 2014-05-24 10:12:08
    Bonjour Martin. Ce qui est très intéressant, c'est que de l'autre côté, Marc-André Lussier se fait accuser par des lecteurs (qui n'ont pas vu le film non plus) de faire un éloge trop grand du dernier Dolan. Je n'ai aucune idée de ce que ça veut dire des gens et moi non plus je n'ai pas encore vu le film, mais j'aime vous lire tous les deux, tant après qu'avant d'aller voir un film. Vous me servez à pousser ma réflexion plus loin. Et c'est pourquoi je trouve que ton travail de critique est un travail d'éclaireur de la pensé ou de metteur en place de la discussion. Et tu fais cela extrêmement bien. Faut-il toujours être d'accord ou contre ton point de vu? C'est insensé, puisqu'il ne sert qu'à nous aider à penser par nous même. Bref, continu à écrire, on aime te lire et moi j'aime ça les débats! Et j'aime les films de Dolan, alors j'irai le voir et je serai heureux de réfléchir dessus et de me faire mon propre point de vu comme pour tous les films que je vois et que je revois...